Approche tissulaire de l'ostéopathie

De la présence

pdf_button La présence reste encore aujourd’hui pour moi un concept plein de mystère. Certes je comprends mieux certaines « choses », certes, j’ai compris son importance et je parviens à l’utiliser avec quelque succès, mais alors même que je la sens comme un « ingrédient » essentiel dans la relation qui s’établit avec le patient (plus généralement, dans toute relation digne de ce nom), elle conserve nombre de paramètres encore aujourd’hui insaisissables (en tout cas pour moi).
Une de mes réflexions par rapport à elle me conduit (encore et toujours) vers la conscience. Je ne puis, aujourd’hui, dissocier présence et conscience. Ça, c’est le plan ‘théorique’. Et sur le plan pratique (la mise en place), je ressens comme essentiels les deux paramètres sur lesquels nous insistons tant dans les stages de formation : l’enracinement et le lâcher prise.

Enracinement

Bien que pour l’enracinement nous parlions de matière, de densité, j’ai le sentiment qu’il s’agit aussi d’un lâcher prise : plus que s’enfoncer dans le dense (ce qui nécessite un effort et génère un contre effort égal et opposé) je préfère la vivre comme un « laisser tomber ». Laisser tomber la partie de nous qui est pesante.
L’image qui me vient aujourd’hui, c’est celle d’un corps lourd qui descend lentement, mais inexorablement vers le fond parce que le lien qui le maintenait à la surface a été rompu ou relâché. Il m’arrive souvent de l’utiliser non seulement dans les stages, pour aider les participants à s’enraciner, mais aussi pour moi-même, avec le patient, pour assurer mon propre enracinement. Et je constate que l’image, la métaphore, fonctionne beaucoup mieux que les mots...
L’enracinement est pour moi essentiel, parce qu’il me donne le point d’appui physique et donc la puissance pour intervenir dans la structure corporelle du patient. Mais je sens bien aussi que s’il n’est complété par l’autre partie de la présence (le lâcher prise), le travail reste difficile et conduit rapidement à l’épuisement.

Lâcher prise

Si j’ai pris finalement ce terme pour qualifier cette seconde partie de la présence, c’est parce que je le vis comme cela. Mais la question demeure : à quoi correspond réellement ce lâcher-prise ? Je ne puis l’exprimer totalement avec des mots.
Le lâcher prise me donne l’impression d’établir un lien entre deux pôles (le bas et le haut, le lourd et le léger, la terre et le ciel), mais vous conviendrez avec moi que les mots ici sont bien étriqués pour exprimer ce qui se vit.
Je le vis aujourd’hui comme rejoindre la Conscience. Il me vient l’idée que bien que nous l’expérimentions comme multiple, la Conscience est Une. Ce n’est que la manière dont nous la vivons qui nous la fait croire multiple, alors qu’en fait, elle est probablement une.
Le lâcher prise alors, c’est l’abandon de cette « croyance » en l’existence de mon petit « je » pour me laisser aller vers ce qui est l’essence des choses la Conscience, on pourrait dire le « Je », on pourrait aussi parler du Divin... Chacun de nous doit utiliser son propre référentiel... Et alors surviennent des choses dans la relation qui s’est établie entre les consciences corporelles du patient et les miennes, des choses pour la plupart indicibles, parce que les mots sont bien trop limités pour décrire ce qui se passe réellement. Ils sont limités dans leur signification (qui, de plus, est extrêmement variable d’une personne à une autre) et aussi à cause de la nécessaire linéarité du langage qui ne me permet d’exprimer qu’une idée, un concept, une perception à la fois, alors qu’il s’en vit des centaines, des milliers, peut-être, en même temps.

Lien

Ce lâcher prise là n’est performant (pour moi) que s’il est associé à l’autre, l’enracinement qui me donne un point d’appui et me permet de ne pas me perdre dans le lâcher prise. Mais ce lâcher prise me fait l’impression de me lier à « autre chose » de bien plus vaste, de bien plus puissant, de bien plus intelligent que moi et qui « fait le travail » à ma place. Je ne suis alors que le transmetteur, le lien. Je repense ici à la citation de Becker qu’il attribue à Sutherland : « Plus proche de moi qu’un souffle est le Créateur du mécanisme crânien. Plus proche du patient est le Créateur de son mécanisme crânien … Mes doigts qui pensent, sentent, voient et savent sont guidés intelligemment par le Grand Architecte qui a conçu ce mécanisme. L’interprétation que j’en donne importe peu, pourvu que mon trolley mental demeure en contact avec le fil. »1
Ainsi, enracinement et lâcher prise nous lieraient à deux points d’immobilité, peut-être aux deux pôles extrêmes de la Conscience ? Puisque selon notre modèle, pour qu’il y ait conscience, il faut qu’il y ait séparation. À nous ensuite de nous « promener » entre ces deux pôles, de nous situer, de nous centrer comme nous disons en fonction du besoin de notre patient pour lui fournir les points d’appui qui lui manquent pour permettre à ce qui le doit et/ou le peut de se libérer...


1 « Closer to me than breathing is the Creator of the cranial mechanism… Closer to the patient is the Creator of his or her cranial mechanism... My thinking, feeling, seeing, knowing fingers are guided intelligently by the Master Mechanic Who designed this mechanism. It matters not what interpretations one may apply, providing one’s mental trolley is on the wire ». Tiré de Be still and know, conférence dédiée à William Garner Sutherland et présentée à Philadelphie, Pennsylvanie, le 22 septembre 1965 par Rollin Becker. In Becker, Rollin, 1997. Life in Motion. Rudra Press, Portland, 374 p., ISBN : 0-915801-82-5. pp. 24-38.