Approche tissulaire de l'ostéopathie

Livre : Approche tissulaire, livre 1

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La palpation
Ce qui vient d’être dit concerne le savoir théorique, conceptuel, philosophique. Cependant une grande partie du savoir ostéopathique n’est pas théorique, mais expérimental et ne peut de ce fait s’acquérir que par l’apprentissage direct. Cela est particulièrement vrai pour la palpation, outil essentiel de l’ostéopathe. Rollin Becker l’exprime clairement : « La palpation est vraiment un art que l’on s’enseigne à soi-même. Vous pouvez enseigner les idées, les principes et certaines des choses que vous pourriez trouver, mais à partir de là, c’est à vous de déterminer comment vous allez les transcrire dans votre physiologie corporelle et les utiliser pour comprendre la physiologie corporelle du patient. » (Brooks ed., 1997, 219). La palpation échappe en grande partie au langage. Même si on peut décrire ce que l’on perçoit avec les mots, il est très difficile de rendre compte de la subtilité de l’information qu’apporte une palpation entraînée : « L’expérience immédiate de la réalité dépasse le domaine de la pensée et du langage, et tout ce qui peut être dit ne peut être que partiellement vrai » (Capra, 1979, 43). Par ailleurs, si le langage permet éventuellement de décrire ce que nous avons perçu, il est quasiment inopérant pour décrire comment nous faisons pour percevoir. Est-ce la raison pour laquelle ce sujet a été si longtemps laissé de côté dans l’enseignement de l’ostéopathie ? Pourtant, même à ce niveau, un savoir théorique devrait être proposé et transmis, or il ne l’est pas. Mes déboires personnels concernant la palpation m’ont amené à chercher et à trouver des solutions pratiques et à développer un modèle que mon expérience d’enseignant a validé – non pas comme vrai, ce mot étant à utiliser avec beaucoup de précautions –, mais comme fonctionnel et utile à beaucoup de praticiens. Il m’apparaît donc important de le communiquer, de le transmettre.

L’intégrité
Une autre raison essentielle qui me pousse à m’exprimer tient au décalage existant aujourd’hui entre ce qui est enseigné et ce qui est vécu dans les cabinets. Combien d’ostéopathes enseignant aujourd’hui l’ostéopathie oseraient exprimer honnêtement la manière dont ils pratiquent dans leur cabinet ? Bien évidemment, il est indispensable pour enseigner de se référer à un savoir reconnu, d’utiliser la démarche scientifique, de faire preuve de rigueur… Mais, les ostéopathes, tiraillés qu’ils sont entre la nécessité d’être crédibles face au monde médical ou scientifique, tout en vivant un concept non actuellement reconnu, tournent trop souvent le dos à leur essentiel et nous livrent une ostéopathie coupée de sa source originelle : la philosophie de Still. Nous consacrons un temps et une énergie colossaux à défendre notre crédibilité. À la recherche d’une reconnaissance du monde médical et scientifique, nous acceptons de vivre en rompant notre intégrité, en oubliant notre cohérence. Nous sommes faillés. Nous ne vivons pas en conformité avec les concepts que nous défendons. Cela est très grave parce que cette rupture de cohérence nous ôte toute notre puissance d’êtres créateurs : « Tout système complexe, qu’il s’agisse d’une machine-outil, d’un ordinateur ou d’un être humain, doit être cohérent avec lui-même. Les parties qui le composent doivent travailler ensemble, chacune soutenant chaque action des autres. Ainsi seulement peut-on en tirer le meilleur parti possible. Si les éléments d’une machine fonctionnent simultanément en des sens opposés, cette machine se désynchronise et risque de tomber en panne. Il en va exactement de même pour les êtres humains. Nous pouvons apprendre à produire des comportements plus efficaces, mais si ces comportements ne soutiennent pas nos besoins et nos désirs plus profonds, si ces comportements nuisent à d’autres parts importantes de ce que nous sommes, nous sommes en proie à un conflit intérieur, nous perdons la cohérence indispensable à la réussite. » (Robbins, 1989, 327). Bien qu’écrite par un non ostéopathe, cette pensée me semble particulièrement ostéopathique !

Still, Littlejohn, Sutherland, personnages clés de l’ostéopathie étaient des êtres intègres. Ils nous ont livré ce qu’ils ont expérimenté malgré l’opposition, l’ostracisme, le rejet de leurs congénères. Et parce qu’ils ont désiré conserver leur intégrité, malgré le décalage que cela générait avec leurs congénères, ils furent découvreurs et pionniers.