Approche tissulaire de l'ostéopathie

Disciples de Colomb

Index de l'article

pdf_button « Colomb dut se lancer, naviguer longuement et affronter beaucoup de tempêtes parce qu'il ne disposait pas de l'expérience écrite d'autres voyageurs pour le guider. Pour l'orienter il n'eut que quelques morceaux de bois flottant, différents de ceux de sa région. Mais là était le fait : un morceau de bois ne poussant pas sur son sol natal. Il estima qu'il devait provenir de quelque pays situé en mer dont les rivages n'étaient pas connus de sa race. Grâce à ces faits et à son grand esprit de raison, il affronta l'opposition et se dirigea seul, comme tout homme ne disposant pas de théories pour lui servir de boussole et le guider à travers les tempêtes. Un explorateur mental doit affronter ces oppositions. Je ressens que je dois ancrer mon navire aux vérités vivantes et les suivre où qu'elles dérivent. » (Still, 2003, 46-47)


Still se référait souvent à Christophe Colomb et l’allégorie qu’il nous présente pourrait s’appliquer à la vie en général. Chaque cycle de vie n’est-il pas une grande traversée destinée à nous faire découvrir quelque essentiel caché ? Chaque expérience de la vie ne présente-t-elle pas également – à une échelle plus réduite –, les mêmes caractéristiques ? Le cheminement d’un ostéopathe me semble bien également répondre à cette métaphore. J’aimerais aujourd’hui partager avec vous quelques étapes de cette traversée et vous proposer quelques une de mes découvertes, sachant par expérience qu’elles peuvent aider d’autres à progresser plus rapidement.

« Y a-t-il quelqu’un parmi vous n’ayant aucun problème de palpation ? » Voilà une des premières questions que je pose à mes étudiants lors de cours en collège ou en séminaire. Il est rare que des mains se lèvent et lorsque cela arrive, elles sont très peu nombreuses. Le plus souvent cette question déclenche un murmure dont je ne puis déterminer s’il exprime le scepticisme, le doute, ou simplement la résignation. Je rassure tout de suite mes étudiants : lorsque j’ai commencé à étudier l’ostéopathie, et notamment l’ostéopathie crânienne, la palpation a été pour moi un énorme problème. Elle l’est resté bien longtemps parce qu’à cette époque, malgré la bonne volonté de mes professeurs et de mes congénères, personne n’a pu m’aider de manière efficace.

Les difficultés
Dans ces cours, il y avait schématiquement trois groupes de gens : aux extrêmes, ceux qui sentaient spontanément et ceux qui ne sentaient pas, et entre les deux, ceux qui sentaient de manière sporadique. Malheureusement, ceux qui sentaient ne savaient pas comment ils faisaient pour sentir et ne pouvaient donc pas aider ceux qui ne percevaient rien. Je pense d’ailleurs que nos doutes, nos questions, nos incertitudes continuelles les agaçaient, de sorte qu’ils finissaient par adopter à notre égard une attitude condescendante et par admettre que dans la vie, il y a les chanceux et les malchanceux, et que de toute évidence nous faisions hélas partie du mauvais groupe.

Parfois, je parvenais à sentir quelque chose. Mais c’était rarement ce qui était demandé ou proposé. Et, bien évidemment, je m’invalidais, donnant d’office raison à « l’autre » qui, par définition, savait mieux que moi…
Aujourd’hui encore, ce problème demeure entier chez les étudiants, en tout cas en France. Jusqu’à un passé très récent, aucune pédagogie de la perception n’a été mise en place dans les collèges. Les questions sont la plupart du temps éludées par des réponses du genre : « Attends, continue, ça va venir » ou bien, « Il faut de l’expérience, du temps, ça viendra en son temps ». Malheureusement, le temps arrange rarement les choses et toute une partie particulièrement intéressante de l’ostéopathie se trouve inaccessible à ces étudiants qui finissent par penser qu’ils n’y arriverons jamais ou que de toute manière « tout cela, ‘c’est du bidon’, on sait que ça ne bouge pas. »

C’est donc dans cet état d’esprit que dans le début des années 70, je commençais mon activité professionnelle d’ostéopathe. Je laisse le lecteur imaginer dans quel état de frustration et d’insatisfaction je me trouvai par rapport à l’ostéopathie crânienne. Heureusement, j’avais eu la chance d’assister à plusieurs séminaires donnés par Viola Frymann, et ce que j’avais vu, entendu, expérimenté, avait enlevé tous mes doutes sur la validité du concept.
Ajoutons à cela que nous n’avions quasiment pas accès aux sources écrites de l’ostéopathie. Les écrits d’A. T. Still, de W. G. Sutherland, de R. Becker, de V. Frymann, pour ne parler que des plus connus n’étaient pas traduits et même difficilement trouvables en France et nous ne pouvions donc y recourir.

Alors comment faire ? Je me suis retrouvé dans la situation de Colomb à laquelle se réfère souvent A. T. Still : « Avec cette pensée, je gréai mon esquif et lançai mon embarcation, comme un explorateur. Comme Colomb, je trouvai du bois flottant sur la surface. Je notai la direction du vent, d'où il venait, et dirigeai mon bateau en conséquence. » (Still, 1998, 76)
Mon cheminement consista donc à trouver les éléments essentiels constituant une palpation, à les mettre à l’épreuve de l’expérimentation, puis à développer une pédagogie, permettant à d’autres de comprendre et de parvenir eux aussi à une palpation fiable, tout en gardant l’esprit que : « La démonstration procure le fait qui sous-tend l'assertion, elle est la preuve de sa véracité. Donnez moi ce que vous voulez, mais pas de théorie que vous ne puissiez démontrer. » (Still, 1998, 357)
Mais parallèlement, ce que j’expérimentais me conduisit à remettre en cause bon nombre d’éléments aujourd’hui devenus quasiment dogmatiques chez les ostéopathes. Voilà le cheminement que j’aimerais vous présenter aujourd’hui.