Livre : Le Cheval dans la locomotie - Pourquoi ce titre ?

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Pourquoi un tel titre ?

Le titre original anglais est du livre de Koestler est : The Ghost in the Machine que l’on devrait traduire par Le Fantôme dans la machine. Alors, pourquoi avoir choisi ce titre bizarre Le Cheval dans la locomotive ? Le Fantôme dans la machine se réfère à un ouvrage de Gilbert Ryle (1900-1976), The Concept of Mind (Le Concept d’esprit) publié en 1949, considéré comme l’un des ouvrages les plus importants de la philosophie du langage ordinaire. Ryle a été un philosophe anglais reconnu parmi les plus représentatifs de l’école philosophique d’Oxford. Dans ce livre, il fustige le « mythe cartésien » du ego cogito, qu’il qualifie de « dogme du fantôme dans la machine. » Il développe l’idée que le tort de Descartes aurait été de tenter d’interpréter les conduites mentales comme le déroulement d’un processus mécanique, en établissant que les conduites non intelligentes ne peuvent provenir d’une causalité différente de celle des conduites intelligentes. Citons-le :

« Je parlerai souvent de la doctrine reçue que je viens de résumer1 comme du ‘dogme du fantôme dans la machine.’ L’injure est délibérée. J’espère montrer que cette doctrine est complètement fausse, fausse en principe et non en détail car elle n’est pas seulement un assemblage d’erreurs particulières mais une seule grosse erreur d’un genre particulier, à savoir une erreur de catégorie.

En effet, cette théorie représente les faits de la vie mentale comme s’ils appartenaient à une catégorie [] alors qu’en fait ils appartiennent à une autre catégorie. C’est la raison pour laquelle il s’agit d’un mythe de philosophe. []

Il me faut d’abord expliquer ce que j’entends par l’expression « erreur de catégorie » ; je le ferai en m’aidant d’une série d’exemples.

Un étranger visite pour la première fois Oxford ou Cambridge ; on lui montre des collèges, des bibliothèques, des terrains de sport, des musées, des laboratoires et des bâtiments administratifs. Cet étranger demande alors : ‘ Mais, où est l’ Université ? J’ai vu où vivent les membres des collèges, où travaille le recteur, où les physiciens font leurs expériences et différents autres bâtiments, mais je n’ai pas encore vu l’université dans laquelle résident les membres de votre Université’ Il faudra alors lui expliquer que l’Université n’est pas une institution supplémentaire, une adjonction aux collèges, laboratoires et bureaux qu’il a pu voir. L’université n’est que la façon dont tout ce qu’il a vu est organisé. Voir les divers bâtiments et comprendre leur coordination, c’est voir l’Université. L’erreur de cet étranger gît dans la croyance naïve qu’il est correct de parler de Christ Church College, de la Bodléienne, du musée Ashmolean et de l’université comme si cette dernière était un membre de la classe dont les institutions déjà mentionnées sont des membres. A tort, il logeait l’Université dans la même catégorie que celle à laquelle appartiennent les autres institutions. []. Le propos de ma critique est de montrer qu’une famille d’erreurs de catégorie radicales se trouve à l’origine de la théorie de la double vie2. La représentation de la personne humaine comme un fantôme ou un esprit mystérieux dans une machine dérive de cette théorie. A ce propos, il est vrai que la pensée, les sentiments, et les activités intentionnelles ne peuvent être décrits dans les seuls langages de la physique, de la chimie te de la physiologie. Les tenants du dogme de la double vie en ont conclu qu’ils devaient être décrits dans un langage parallèle. Puisque le corps humain est une unité complexe et organisée, l’esprit humain doit, selon eux, être une autre unité, également complexe et organisée, bien que différemment, constituée d’une autre substance et ayant un autre genre de structure. Ou encore, puisque le corps humain, comme toute autre parcelle de matière, est un champ de causes et d’effets, ils voient dans l’esprit un autre champ de causes et d’effets quoique (Dieu merci) non de causes et d’effets mécaniques. [] Les différences entre le physique et le mental sont donc placées à l’intérieur du schéma commune des catégories de « chose », de « substance », d’ « attribut », d’ « état », de « processus », de « changement », de « cause » et d’ « effet ». L’esprit est considéré comme une chose différente du corps ; les processus mentaux sont des causes et des effets bien que d’un genre différent des mouvements corporels et ainsi de suite. De même que l’étranger s’attendait à ce que l’université soit un bâtiment supplémentaire, à la fois semblable aux collèges et considérablement différents d’eux, de même les détracteurs du mécanisme3 représentent l’esprit comme un centre supplémentaire de processus de causalité, assez semblable aux machines tout en différant considérablement d’elles. » [Gilbert Ryle, La notion d’esprit (1949)].

Koestler s’est approprié le phrase de Ryle, alors même qu’il avait de celui-ci une opinion très mitigée, le considérant comme un don ’risible’ d’Oxford sans connaissance d’aucune des sciences qui aurait donné quelque poids à ses idées. Il n’en demeure pas moins que Ryle avait le don philosophique de l’analogie et utilisa un grand nombre de métaphores relatives au problème corps-esprit, chacune d’elle pouvant fournir un titre. Dans son livre, Koestler fait d’ailleurs directement référence à Ryle. Il y écrit ceci : « En 1949, dans un livre intitulé The Concept of Mind, le professeur Gilbert Ryle, philosophe oxonien fort enclin au behaviorisme, attaqua la distinction que l’on fait ordinairement entre les faits physiques et les faits mentaux en appelant ces derniers (en guise d’insulte, délibérée, comme il le dit) « le fantôme dans la machine ». Un peu plus tard, dans une émission de la B.B.C., il améliora sa métaphore, et le fantôme devint un cheval dans une locomotive. » (p. 206 de la présente édition).

Le choix de Le Cheval dans la locomotive au lieu du Fantôme dans la machine s’explique, à défaut d’illustrer au mieux le propos de Koestler.