Francis Peyralade (1928-2013) - Les dimanches, rue de Charenton

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Les dimanches, rue de Charenton

Je me rappelle aussi certains dimanches matins, où tu nous invitais à venir te rejoindre à ton cabinet de la rue de Charenton à Paris, pour travailler tel ou tel sujet. Il en fallait de la passion pour proposer cela (et c’était gratuit) ! C’est d’ailleurs à cette occasion que tu m’as fait découvrir les ballons... Un jour, pour finir la matinée en beauté, tu as gonflé un ballon de baudruche, me l’a mis dans les mains en disant « Tiens Pierre, prends le ballon entre les mains et attends... » J’ai failli lâcher le ballon, tellement j’ai été surpris de sentir dans mes mains (moi qui ne ressentais quasiment rien sur un crâne...) une expansion/rétraction très claire, lente et ample, impressionnante. Décontenancés, nous n’avons su que rigoler un peu bêtement. Nous avons interprété cela comme une illusion de perception, sans imaginer un seul instant que cette perception pouvait avoir un sens autre que magique. À notre décharge, précisons que nous étions au tout début de notre apprentissage de l’ostéopathie crânienne : notre seule référence écrite était le livre de Magoun, traduit par vous, nos enseignants (Réné Queguiner, Bernard Barillon, René Lamontellerie, Jacques Chauvière et toi). Dans ce livre, Magoun évoque rapidement une impulsion rythmique limitée au crâne (IRC) dont la source serait le système nerveux central, mais ne propose rien de particulier pour l’expérimenter. Notre attention était strictement centrée sur le mouvement de flexion-extension que nous avions du reste beaucoup de mal à percevoir. Notre palpation était tellement incertaine et vous, nos profs, tellement attentifs à ne pas nous laisser dériver dans des délires perceptifs, que l’orthodoxie était de rigueur. Il ne nous est donc par conséquent pas venu à l’esprit de formuler une hypothèse quant à ce que nous percevions dans le ballon. D’où l’interprétation de loufoquerie par rapport à cette perception.

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C’est beaucoup plus tard que l’idée d’une utilité s’est faite jour pour moi, alors que j’étais à un mariage, que je m’y ennuyais mortellement, et qu’il y avait des ballons. J’en ai pris un entre les mains et j’ai eu à nouveau la même perception. C’est alors que je me suis dit que cette perception n’était peut-être pas que du délire et que ce ballon nous permettait de ressentir quelque chose sur nous-mêmes et pouvait avoir un intérêt sur le plan pédagogique. C’est à la suite de cela et que j’ai commencé à l’utiliser dans mes stages pour aider les étudiants à percevoir leur propre IRC.

En 1974, mon épouse et moi avons décidé de nous installer à Cahors, dans le Lot. Notre relation s’est un peu distendue, à cause de la distance. À cette époque, il n’y avait pas Internet et Cahors était quelque peu perdue dans un méandre du Lot, au milieu du causse... Pourtant, nous avons continué à nous rencontrer épisodiquement, parce que tu revenais souvent à Castelnau-Montratier, ton village natal, à quelques kilomètres de Cahors, où tu avais une petite maison et où tu venais souvent passer des vacances. Tu aimais particulièrement revenir en cet endroit que tu considérais comme lieu de ressourcement, un lieu de stillness d’après ce que tu en disais. Ces périodes furent l’occasion de rencontres et d’échanges pour moi particulièrement intéressants et motivants. Une relation plus directe, plus amicale s’est alors créée entre nous. J’ai pu te connaître dans un autre contexte que celui de l’enseignement et apprécier d’avantage encore tes qualités de bienveillance et de cœur. Par rapport à l’enseignement, tu insistais sur l’importance d’une relation directe de maître à élève et sur l’intérêt d’une transmission de l’ostéopathie qui devrait adopter un modèle de type compagnonnique. Tu ne faisais pas qu’en parler, tu pratiquais!

À cette même période (je ne me souviens plus quelle année exactement), tu as consacré une partie de tes vacances à participer à une campagne de pèche lointaine (la morue, je crois). Tu m’as raconté ensuite que tu avais été malade « comme un chien » un bon bout du voyage, tout en participant au travail extrêmement pénible des marins du bord, ce qui t’en avait « fait baver comme un russe » (les mots sont de toi), prémonitoires, peut-être:-) ? Je ne sais plus les circonstances exactes qui t’avaient amené là, mais je sais que tu avais voulu connaître exactement la vie de ces gens et que comme Sutherland, avais estimé que le mieux était d’en faire l’expérience directe3. Expérience difficile, qui t’avais laissé particulièrement respectueux vis à vis de ces gens à la vie si rude et à l’importance si peu reconnue. Ce respect vis à vis d’autrui, même les « gens sans importance », tu le portais en toi, associé à un bon sens et un pragmatisme, issus du milieu rural où tu es né et a vécu ton enfance, et tu fustigeais tous ces personnages qui se croyaient « quelqu’un » y compris dans le monde de l’ostéopathie. Tu estimais que ces comportements n’étaient ni stilliens, ni ostéopathiques. Combien de fois ne t'ais-je entendu citer Montaigne : « Au plus élevé trône du monde, si ne sommes assis que sur notre cul. »